Son bac, elle l'a eu avec mention bien. A 20 ans, son premier film lui a apporté la reconnaissance de ses pairs. Audrey ne le fait pas exprès, elle dit qu'elle a de la chance. D'ailleurs, elle se demande encore si elle a jamais voulu être actrice. Elle s'est contentée de répondre à une petite annonce. Et c'est ainsi qu'elle a décroché son premier rôle. Elle a surtout le courage d'être elle-même, c'est-à-dire d'arriver à des essais boutonnée jusqu'au cou quand les copines s'essayent au décolleté. Dans «Le fabuleux destin d'Amélie Poulain», de Jean-Pierre Jeunet, l'auteur de « Delicatessen », elle séduit dans un rôle de serveuse au grand coeur. L'irrésistible ascension d'Audrey Tautou est un conte où elle tient le rôle de la fée.
Paris Match:
Comment avez-vous obtenu le rôle du "Fabuleux destin d'Amélie Poulain" ?
Audrey Tautou:
Pour ce film, comme pour tous les autres que j'ai tournés depuis trois ans, je n'ai pas galéré.
Jean-Pierre Jeunet, dont j'avais vu "La cité des enfants perdus", "Alien, la résurrection", cherchait une actrice pour Amélie. Il m'a vue sur l'affiche de "Vénus beauté (institut)". Immédiatement, il a pensé, m'a-t-il dit par la suite, que physiquement je pouvais coller. Il m'a donc contactée par l'intermédiaire du directeur de casting, Pierre-Jacques Benichou, qui me l'a fait rencontrer.
Paris Match:
Mais il y avait à l'origine l'actrice anglaise Emily Watson sur le coup.
Audrey Tautou:
Emily Watson était effectivement le premier choix de Jean-Pierre. Mais elle s'est retirée du projet pour des raisons personnelles, en laissant son prénom à l'héroïne du scénario. Il fallait donc la remplacer. C'est alors que j'ai fait des essais.
Paris Match:
Dans vos petits souliers? Par parenthèse, vous portez dans le film d'ahurissants souliers de nain de jardin.
Audrey Tautou:
Un peu beaucoup, oui. Après avoir lu le scénario, j'avais vu "Delicatessen", et j'angoissais. Je me suis, ce jour-là, levée aux aurores. J'ai marché et marché dans Paris et je suis arrivée au studio une bonne heure avant l'horaire fixé. J'ai joué certaines scènes. J'y suis allée à l'instinct et, d'emblée, j'ai vu que cela se passait bien. Je ne savais pas si j'aurais le rôle, mais j'ai vu dans les yeux de
Jean-Pierre qu'il était content. Il riait et il pleurait tour à tour. Cela m'encourageait.
Paris Match:
Et pour jouer ensuite, face à la caméra, quelle fut votre manière de faire?
Audrey Tautou:
Jean-Pierre m'a demandé de rejouer devant la caméra ce que j'avais fait aux essais. Vous savez, je ne suis pas une actrice qui se torture l'esprit et qui pratique l'introspection. Je me contente de penser au personnage et d'en rêver. Je lui apporte ce que j'ai en moi et je ne sais pas, en fait, si j'ai assez de talent pour être complètement différente de l'héroïne que j'ai à interpréter.
Paris Match:
Vous savez bien que vous dites une sottise.
Audrey Tautou:
N'en croyez rien. Je me concentre sans même m'en rendre compte. Je marche uniquement à l'émotion.
Paris Match:
Et, ainsi, vous avez réussi à installer en cinq films au moins, sur les huit que vous avez tournés, un personnage de petite amoureuse romantique, passionnée et frissonnante.
Audrey Tautou:
Je n'y avais jamais songé, mais c'est vrai qu'il y a là une sorte de fil conducteur liant mes rôles les uns aux autres. Ce sont les metteurs en scène qui me donnent l'image dont vous parlez, car moi je ne cherche qu'une chose: entrer dans des univers. Les leurs.
Paris Match:
Vous avez 22 ans, le César 2000 du Meilleur espoir féminin, d'autres récompenses comme s'il en pleuvait, et les murs de Paris sont couverts de votre pâle visage de Pierrot lunaire au regard écarquillé. Cela vous émeut-il ou cela vous effraie-t-il?
Audrey Tautou:
Ni l'un ni l'autre. Quand je vois les affiches dans les rues, je n'y fais pas plus attention.
Paris Match:
Vous êtes quand même consciente de ce frémissement qui vous entoure et qui signale qu'aujourd'hui tout un chacun craque pour vous.
Audrey Tautou:
Je m'en rends tellement peu compte que je me demande si ce que vous me dites est vrai. En tout cas, je ne veux pas me laisser griser. Je souhaite avant tout être tranquille et mener ma vie et ma carrière à ma façon. Je crois être un peu atypique.
Paris Match:
Vous arrive-t-il quand même de regarder le chemin parcouru depuis Montluçon où vous avez passé votre
adolescence avec un papa dentiste et une mère qui travaillait dans une association de lutte contre l'illettrisme?
Audrey Tautou:
Je me dis que j'ai eu de la chance. Beaucoup de chance.
Paris Match:
Avez-vous souvenir du moment où vous avez éprouvé l'envie d'être comédienne?
Audrey Tautou:
Ce n'est pas une envie que j'ai ressentie en voyant des films ou en contemplant des actrices. En revanche, j'étais très attirée par le monde du spectacle. Les costumes me fascinaient. Et cela me plaisait tellement que, lorsque je suis venue à Paris, après avoir fait des études de lettres, et
que je me suis inscrite au cours Florent, je réalisais les costumes des spectacles que nous y montions. Maintenant je ne le ferais plus, mais à l'époque cela m'amusait.
Paris Match:
Comment la petite Audrey va-t-elle devenir grande?
Audrey Tautou:
Je suis bien incapable de vous répondre car je n'arrive pas à me projeter dans l'avenir, ni même à réaliser le présent. Je ne me pose aucune question car je n'ai pas envie de m'en poser.
Paris Match:
Y a-t-il néanmoins des actrices qui pourraient vous servir de repères ou d'exemples?
Audrey Tautou:
Je ne connais pas bien les actrices, leur destinée ou leur vie. Je ne connais pas bien non plus l'histoire du cinéma. Je ne suis sûre que d'une chose: je ne me vois pas en monstre sacrifiant tout à son métier et je sais parfaitement que je n'ai aucune envie de souffrir. Je n'en ai pas le courage.
Paris Match:
Est-ce pour cela que vous donnez le sentiment de vouloir vous protéger d'un peu tout?
Audrey Tautou:
Je ne sais pas si je cherche vraiment à me protéger de tout. Mais je sais que la seule chose qui m'intéresse, c'est de jouer, tout ce qui existe autour m'intéresse peu. Comme de parler de moi. Je ne prends pas un plaisir particulier à raconter ma vie et voir ma tête étalée sur des pages de
magazines ne me rend pas plus folle de joie que ça. La médiatisation, je n'y peux rien. Quant au succès, il va et il vient. J'ai fait jusqu'à maintenant beaucoup de castings. J'en ai raté plein. J'en ai réussi plein. La vie est faite ainsi.
Paris Match:
Que faites-vous précisément de votre vie à longueur de journée?
Audrey Tautou:
Quand je travaille, je travaille et je ne fais que ça. Je n'ai ni le temps ni le goût de faire autre chose. La télé, par exemple, je ne la regarde pas. Pendant longtemps, je n'en ai pas eu. Maintenant j'en ai une, mais je ne la regarde pas plus pour autant. Je lis. J'aime bien Oscar Wilde que j'ai étudié. Et surtout, je dors. De neuf heures à dix heures par jour. J'adore dormir. Cela dit, je passe mon temps avec mes copains.
Paris Match:
Sacrifieriez-vous des copains ou un copain à votre carrière?
Audrey Tautou:
Sûrement pas. Si, un jour, j'ai un choix à faire entre le grand amour et un beau film, je ne choisirai pas le second.
Paris Match:
Vous êtes non seulement une petite fée mais encore une grande aventurière.
Audrey Tautou:
J'aime l'aventure. Partir en voyage, pour moi, c'est l'aventure. Elle est partout. Il suffit de vouloir la trouver. Quand j'étais petite, je voulais devenir primatologue et m'occuper des singes. C'était mon rêve. Aujourd'hui, je le prolonge en partant au loin avec un sac à dos. Récemment, j'ai emmené ma petite soeur avec moi. Nous sommes allées en Indonésie. En descendant de l'avion, nous ne savions pas où nous coucherions le soir. Nous avons fait un voyage extraordinaire. Nous voulions voir de grands singes. Nous
les avons vus. Je savais que je vivrais vraiment mon rêve de petite fille.